Nicolas,

C’est à toi que je m’adresse, en ce lieu sacré où nous sommes devant toi pour te faire une garde d’honneur ; oui « honneur » est le mot qui convient. Mon dessein n’est pas de e couvrir de ces lauriers qu’on décerne à un proche dont on pleure la disparition, et que l’on pare aussitôt de toutes les qualités. Faire ton panégyrique est trop facile, et celui qu’on chargerait de cette mission n’aurait que le choix. Même si, évitant les sujets qui fâchent, il voulait s’en tenir au politiquement correct, c’est encore le trop plein d’arguments qui risquerait de l’embarrasser : il évoquerait longuement ta grande culture, tes qualités humaines, ton brillant parcours professionnel, tes travaux d’historien et, par-dessus tout, l’impressionnante, la merveilleuse cohésion de la cellule familiale que vous avez bâtie, ta femme et toi.
Mais tu mérites mieux qu’un banal éloge funèbre, si fervent soit-il. Ce que je veux faire ici, Nicolas, au nom de tes proches et de tes compagnons, c’est d’envelopper de quelque chose de plus rare, et de plus précieux. Quelque chose qui a baigné ta vie entière. Quelque chose dont tu t’es nourri en même temps que tu en nourrissais les autres : ça s’appelle l’amitié. Et dans le cas de ta famille, son prolongement naturel qui est l’amour.
Quand nous nous sommes connus, le drame algérien était consommé. Dans le sang, pour beaucoup des nôtres ; dans la douleur pour tous ; dans l’indifférence ou le lâche soulagement d’une mère patrie indigne ; au mieux résignée, pour être indulgent. Le pire était advenu et, malgré sa vaillance, notre petit nombre n’avait pu s’y opposer : comme quoi il y a de nobles échecs aussi bien que de victoires honteuses.
Ni toi ni moi, Nicolas, ni aucun de nos frères d’armes de la guerre d’Algérie ne rougissions d’avoir survécu, car nous avions mis, selon l’heureuse formule de Pierre Sergent, notre peau au bout de nos idées. Quelque chose était accompli, qui nous avait dépassés, mais où chacun avait tenu son rang. Nous étions ceux qui avaient bravé plus forts qu’eux en ayant l’audace de leur dire « non ».Nous avions tout perdu, mais l’honneur était sauf. L’amitié pouvait commencer.
Par une heureuse disposition de la nature, les circonstances exceptionnelles attirent les êtres exceptionnels. Et dès lors qu’ils se sont rencontrés, ils ne s’éloignent plus les uns des autres, même s’ils ont peu d’occasion de se voir. Les âmes fortes savent se reconnaître à demi mot. Stoïques devant l’adversité, elles en assument les effets sans haine, sans emphase ou discours grandiloquents. Sans chercher d’alibis vaseux ni de boucs émissaires à leurs déconvenues. Et surtout sans récrimination perpétuelle sur ce qu’on aurait voulu qui fût, et qui n’a pas été.
Comme il était simple, avec toi, Nicolas, d’avoir cette hauteur de vue. Il suffisait de copier la tienne. D’entrer dans cette amitié discrète et en même temps si forte, qui nous persuadait qu’au bout du compte, notre malheur nous avait enrichis, puisque sans lui, nombre des amis qui t’entourent aujourd’hui n’auraient jamais croisé ta route.
Voilà pourquoi, toutes ces années, nous prenions le chemin de Saclas avec une allégresse jamais tarie, certains d’y retrouver un accueil dont nul ne peut avoir idée, à moins de l’avoir connu. Ah, Nicolas, quelle hospitalité que celles de tes proches ! Quelle entente profonde entre les membres de ta famille, à travers les particularismes de chacune, de chacun ! Et cette gestion de la table, du service et de la cuisine elle-même : quel modèle de finesse, d’équilibre et d’efficacité ! Il fallait cela, bien souvent, pour ramener l’assistance à des plaisirs gustatifs conviviaux, lorsque les hautes sphères de la pensée, et les convives à se considérer comme de purs esprits.
Nicolas, mon frère, tels sont les bienfaits dont tu nous as gratifiés, petits et grands, (mais lorsqu’on fait bien les grandes choses, on ne néglige pas les petites). Leur souvenir nous accompagnera jusqu’au terme du voyage.
Ceci n’est pas un adieu. Les quelques mots que je t’adresse, au nom de tous, ne sont pas les derniers. Tu nous observes de ton œil charmeur et malicieux. Tu souris, du haut de ton petit nuage, en nous voyant désemparés, aux prises avec nos problèmes bassement matériels, encombrés de nos enveloppes charnelles ô combien maladroites. Et tu as cet air d’indulgence – que j’ai souvent observé chez toi – de celui qui voit clair avant les autres. Et qui, à l’heure présente, comprend tout.
Car il existe un havre de bonheur et de paix où se retrouvent les hommes de bonne volonté, nul doute que tu y occupes une place de choix. Tu nous manque, Nicolas, mais pour nous tu n’es pas mort. Tu nous as seulement précédés, comme l’éclaireur précède la troupe en marche afin de lui éviter les mauvaises rencontres. Et puisque tu es arrivé le premier, nous espérons que tu intercéderas en haut lieu pour nous obtenir une petite place à tes côtés. La volonté de Dieu n’est-elle pas de réunir jusqu’aux gens qui se haïssent ? Alors ceux qui s’aiment, tu penses …
D’après Socrate, aucun mot ne saurait être donné comme le dernier. Il n’y aura donc pas, ici, de dernier mot, car celui que je vais prononcer en appelle combien d’autres, en l’éternité : au revoir, Nicolas …